Monde en crise trois pistes pour Manager différemment

Manager différemment face à un monde en crise, est-ce possible ? Crises environnementales, tensions économiques et géopolitiques, transformations sociales, accélération technologique et désormais intelligence artificielle bouleversent les organisations.

Dans ce contexte, manager différemment ne consiste plus seulement à faire évoluer sa posture managériale. Il s’agit aussi de créer les conditions permettant de comprendre une situation, décider dans l’incertitude, clarifier les responsabilités et permettre aux équipes d’agir.

À quels enjeux l’entreprise est-elle confrontée ? Quelles résistances persistent ? Et quelles pistes explorer pour construire une démarche managériale adaptée à un monde en transformation permanente ?

L’entreprise n’est pas seulement témoin de ces mutations : elle en subit les interdépendances. Une évolution technologique peut avoir des conséquences énergétiques, économiques, géopolitiques ou sociales. L’intelligence artificielle en est une illustration : derrière les modèles et leurs usages se trouvent des infrastructures de calcul, des ressources énergétiques, des données et des rapports de dépendance entre acteurs et entre États.

Dans cet environnement de plus en plus complexe, l’entreprise doit arbitrer, décider et agir. Cela pose plusieurs questions :

  • Comment ces transformations modifient-elles le rôle du manager ?
  • Comment les responsabilités et les décisions se répartissent-elles réellement dans l’organisation ?
  • Comment permettre aux managers et aux équipes de décider et d’agir lorsque l’information est incomplète, contradictoire ou évolutive ?
  • Comment donner du sens aux transformations tout en accompagnant les collaborateurs ?
  • À quelles résistances sommes-nous confrontés ?
  • Quelles pistes explorer pour manager différemment ?

Comment ce monde en crise est pris en compte en entreprise ?

Environnement, société et responsabilité

Les enjeux environnementaux et sociaux ne constituent plus un sujet périphérique pour les entreprises. Ils interrogent leurs modèles économiques, leurs chaînes de valeur, leurs systèmes d’information, leurs modes d’organisation et les critères utilisés pour prendre leurs décisions.

L’entreprise doit désormais arbitrer entre des objectifs parfois contradictoires : performance économique, impact environnemental, attentes des collaborateurs, exigences réglementaires, besoins des clients ou encore résilience de ses activités.

Ces arbitrages interrogent directement le management : qui décide, sur quelles informations, selon quels critères et qui assume les conséquences de la décision ?

Information, numérique et intelligence artificielle

Le numérique et l’Intelligence Artificielle -IA interrogent ainsi directement notre rapport au travail, à l’autonomie, à l’autorité et à la responsabilité.

La transformation numérique a profondément modifié la manière dont les organisations produisent, communiquent et travaillent. L’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui une nouvelle étape : les systèmes numériques ne se contentent plus de stocker, traiter ou restituer de l’information. Ils peuvent également analyser, recommander, prioriser, générer des contenus et, dans certains cas, participer directement à l’action.

Cette évolution modifie la relation entre information, compréhension, décision et action.

Pour le manager, la question n’est donc plus seulement de savoir utiliser de nouveaux outils. Elle consiste aussi à comprendre ce qui peut être confié à la technologie, ce qui doit rester sous responsabilité de l’homme et comment conserver la capacité de questionner une recommandation ou une décision assistée par l’IA.

Pourquoi prendre le tournant de la transformation managériale ?

Pour faire face à la crise et aux enjeux qui en découlent

Dans un environnement instable et interdépendant, le manager doit composer avec des informations nombreuses, parfois incomplètes ou contradictoires, des objectifs qui peuvent entrer en tension et des transformations dont les conséquences dépassent son propre périmètre.

Son rôle ne consiste donc plus seulement à transmettre des orientations ou à organiser leur mise en œuvre. Il doit aider à comprendre la situation, permettre les arbitrages et créer les conditions pour que les décisions puissent se transformer en action.

Cette évolution pose une question centrale : de quelles marges de décision disposent réellement les managers et leurs équipes ?

Quel en est l’impact sur la structure managériale ?

Le management se retrouve avec des responsabilités qui ne découlent plus seulement du métier ou de la direction de l’entreprise. L’environnement technologique, économique, social, environnemental ou réglementaire intervient désormais directement dans les choix à effectuer.

La structure managériale est donc invitée à faire évoluer ses pratiques pour permettre aux équipes de comprendre ces transformations, d’innover et de contribuer aux décisions qui concernent leur activité.

Mais accompagner les équipes vers davantage d’autonomie ne consiste pas simplement à leur demander de prendre des initiatives. Encore faut-il que les responsabilités, les marges de décision et la capacité d’agir soient cohérentes.

C’est aussi cela, manager différemment.

Dans mon livre Manager autrement, je décrivais les héritages du passé dans nos organisations et les signaux qui invitaient déjà à faire évoluer la posture managériale.

J’y défendais notamment la figure de l’intraprenant : un acteur conscient de son environnement, capable de prendre des initiatives et de contribuer aux transformations de son organisation.

Cette réflexion reste actuelle, mais elle s’est depuis prolongée. L’autonomie ne dépend pas seulement de la posture du manager ou du collaborateur. Elle dépend aussi de la manière dont l’organisation distribue l’information, la capacité de décider, la responsabilité et les moyens d’agir.

Revenons d’abord sur les héritages du rôle de manager, avant d’examiner les résistances qui persistent et trois pistes pour manager différemment.

Quels sont les rôles historiques du chef d’équipe ?

1. Commander : dans une organisation fondée sur une forte division du travail, le chef organise l’activité, transmet les consignes et veille à leur application.

2. Planifier : il organise les tâches et les ressources afin d’atteindre les objectifs définis par l’organisation.

3. Contrôler : il vérifie la conformité entre le travail réalisé, les objectifs fixés et les règles établies.

4. Segmenter : la division du travail spécialise les rôles et les responsabilités. Elle favorise l’efficacité dans certains contextes, mais peut également renforcer les silos et limiter les interactions transversales.

Ces fonctions n’ont pas disparu. Mais dans des environnements complexes et interdépendants, elles ne suffisent plus à décrire le rôle du manager.

Quels sont les principales évolutions de ce rôle ?

Manager différemment ne signifie pas renoncer à la responsabilité du manager. Il s’agit de faire évoluer la manière dont cette responsabilité s’exerce.

Le manager ne peut plus seulement être celui qui donne la réponse, organise le travail et contrôle son exécution. Il doit aussi créer un environnement dans lequel chacun peut développer son potentiel, comprendre les enjeux auxquels il contribue et disposer d’une capacité réelle d’initiative.

L’authenticité, l’écoute, la confiance et l’autonomie restent ainsi des dimensions essentielles de la transformation managériale. Mais l’autonomie nécessite un cadre : savoir qui peut décider de quoi, avec quelles informations, quelle responsabilité et quelles possibilités d’escalade.

La transformation managériale reste alors davantage un cheminement qu’une méthode : elle invite toute personne disposant de responsabilités d’encadrement à faire évoluer à la fois sa posture et les conditions dans lesquelles son équipe peut agir.

Manager différemment, c’est aussi accepter les paradoxes d’un monde en crise. Nous vivons dans un monde du « ET », où des réalités apparemment contradictoires coexistent :

  • les entreprises peuvent rencontrer des difficultés de recrutement ET des collaborateurs peuvent s’interroger sur leur avenir ;
  • on peut rechercher davantage d’autonomie ET avoir besoin d’un cadre clair ;
  • l’organisation doit accélérer ET prendre le temps de comprendre avant de décider ;
  • elle peut rechercher davantage de performance ET préserver la capacité d’agir dans la durée ;
  • elle peut utiliser l’intelligence artificielle ET maintenir une capacité humaine à questionner ses recommandations.

Manager ces paradoxes ne consiste pas nécessairement à les faire disparaître. Il s’agit aussi de créer les conditions permettant de les comprendre et de les arbitrer.

Quelles sont les résistances à Manager différemment?

Afin d’atteindre l’agilité commerciale, les entreprises cherchent à augmenter leur capacité à fournir des produits et services innovants. Elles recherchent une culture client pertinente et omnicanal afin de s’assurer qu’elles créent les bonnes solutions pour les bons clients au bon moment tout en équilibrant son objectif d’exécution et de production avec son fonctionnement interne.

Cette volonté crée normalement des opportunités d’adapter son management et d’opter pour un leadership durable pour créer les bases d’une entreprise autogérée où les intraprenants (les collaborateurs, les clients et les fournisseurs sont parties prenantes dans l’élaboration du produit formant une organisation harmocratique où s’ expriment pleinement les potentiels. Le travail collectif, la collaboration et l’implication de chacun est vecteur de succès. 

Dans ce cadre où tout s’accélère, le manager opérationnel doit dépasser son rôle d’encadrant et participer à cette transformation managériale pour aider ses collaborateurs à faire face au cortège de contraintes, d’inquiétudes, d’espoir et de remise en question qui les accompagnent.

Cependant la cadence de livraison, les objectifs individuels et la quête du pouvoir sont autant de résistances à une évolution des systèmes organisationnels. La dichotomie entre les attentes des managers et les aspirations des collaborateurs freinent la mise en place d’une organisation en réseau interconnecté, organo- intuitive.

Le leader est malmené entre son envie de manager différemment et ses obligations historiques de rendre compte. C’est en ce sens qu’une résistance s’installe, ramenant parfois les managers à revenir à un management autocratique. Bienveillant, cela s’entend.

Exemple 1 :

La série Squid Game a captivé l’imagination des spectateur·rice·s du monde entier parce qu’elle reflète une anxiété croissante face au logement cher, l’endettement, la concurrence accrue entre les individus, l’insuffisance des bons emplois, la perte de sens au travail, la surveillance numérique et toutes sortes de choses qui ne touchent pas que les Coréens. Squid Game est une œuvre universelle qui révèle tout ce qui ne va pas dans le travail, alors que nous passons d’un paradigme (industriel) à un autre (numérique).

Exemple 2 : Le retour de l’autocratie

Huit mois après la parution de mon livre et après trois années de COVID, mes derniers accompagnements en tant que coach d’entreprise m’invitaient à penser que nous assistions à une forme de régression, alors que managers et collaborateurs tentaient encore de panser leurs plaies.

Les collaborateurs s’enfonçaient parfois dans un mutisme forcé. Les managers, au pied du mur, revenaient au contrôle des tâches à réaliser. Ils compensaient le silence des salariés par une parole managériale omniprésente, qui pouvait s’opposer à la mise en œuvre de modèles d’organisation plus ouverts.

Derrière un vocabulaire emprunté à l’agilité persistait alors une difficulté : oser réellement donner aux collaborateurs la possibilité de proposer et d’expérimenter d’autres manières de produire et de travailler.

Les collaborateurs s’enfoncent dans un mutisme forcenés. Les managers au pied du mur reviennent au taylorisme en pointant les tâches à faire. Les managers compensent le silence des salariés en entrant dans une logorrhée verbale incessante qui s’opposent à la mise en œuvre de nouveaux modèles d’organisations plus ouverts. Ils ornent leur discours de mot agile sans comprendre que l’Agilité est Oser jouer la carte du changement en donnant la chance aux collaborateurs de proposer de nouveaux systèmes de production, ou le client est partie prenante.

Dans un courriel à mon management, j’ai remonté les points suivants, dont je met ici la version intégrale (la version transmise est à droite uniquement, les éléments émotionnels en sont exclus) :

 Je reproduis ici ce courriel tel qu’il avait été formulé à l’époque. Au-delà du contexte dans lequel il s’inscrivait, il témoigne des tensions que j’observais alors entre cadence de transformation, autonomie, capacité d’action et responsabilité managériale.

Bonsoir,

Je suis désolée pour notre réunion d’hier car, devant l’étendue des choses que vous aviez à me partager pour faire face aux difficultés de vos équipes, nous n’avons pas abordé le vrai sujet. Celui qui me tient à cœur.

Je n’ai aucunement l’intention de vous heurter. Vous êtes tous trois engagés, motivés et entiers. Mais depuis que je suis rentrée chez XXX, je me sens dans l’obligation de sonner des alertes et de dénoncer des évidences : les éléphants dans une pièce que l’on ne voit pas… tellement nous sommes focalisés sur un but à atteindre : celui d’une agilité tant espérée.

L’image du train qui ne s’arrête jamais, que je vous ai présentée hier et qui laisse sur le carreau des gens épuisés, avait pour objectif de vous faire réagir. Mon but n’était pas de forcer la relation et de maintenir une cadence sur les actions Agiles à lancer, mais bien de vous inviter à prendre du recul.

Chaque personne rencontrée, chaque équipe a envie d’apprendre de nouvelles choses et s’en fait une joie : l’Agile est généralement une opportunité pour eux de se faire entendre et de suggérer des modifications. Ici, les gens annulent et repoussent ce qui leur fait plaisir de mettre en œuvre. Et souvent, ils se taisent, laissant passer le train… Les plus engagés maintiennent un rythme minimum et jonglent, en équilibre entre le monde projet et le monde digital dont ils doivent appréhender toutes les subtilités.

Ce que je voulais mettre en lumière ici, c’était la dichotomie entre ce que perçoivent les équipes et ce que perçoit le management. Je parle ici d’épuisement mental des équipes.

Vous et vos équipes avez fait des merveilles. Oui, la transformation avance. Le discours de chacun de vous, de chacun d’entre nous, est plus clair et la vision se partage plus aisément avec les équipes. Mais on est au milieu du gué.

Soyez vigilants :

Lorsque l’on sort l’organisation, on a fini de notre côté (côté managers) la part de notre job. Et on peut en être fiers. Les équipes ont envie d’y croire et de s’engager. Mais si l’idée se précise et se dessine concrètement dans l’esprit de chaque collaborateur, il doit se l’approprier et se mettre en mouvement. Le management doit soutenir leurs efforts, entendre leurs signaux d’alerte et être prêt à entendre certaines vérités.

En tant que managers, vous avez livré la valeur attendue : une organisation. Mais pour vos équipes, la valeur attendue n’est pas encore livrée. Laissez-leur le temps de l’appréhender et de la générer. Et dites-le aussi à vos métiers : ils demandent, tout autant qu’eux, à reconsidérer la manière dont leur sont livrés les systèmes applicatifs qu’ils utilisent chaque jour. Ils sont autant que vous attachés à voir tenues les promesses du digital.

Je voulais indiquer hier soir que, lorsque le travail d’organisation est terminé, commence le vrai rôle de manager : soutenir ses équipes dans la mise en œuvre. C’est, dans mon livre Manager autrement, la notion fondamentale de RESTE, règle que je préconise à chaque manager pour remettre l’humain au centre de toute relation : RESTE — Ralentir, Écouter, Soutenir, Transformer, Évoluer.

Ce que je voulais mettre en lumière hier soir avec l’image du train à grande vitesse qui ne s’arrête jamais, c’est l’épuisement mental des équipes.

Soyez vigilants.

Je vous propose ici quelques règles pour :

Redonner de l’espace à vos équipes :

Recréer la confiance avec vos métiers :

Et avec votre coach :

Ralentir, c’est juste prendre le temps d’écouter le point de vue de l’autre. Puis de confronter positivement les divergences entre les deux points de vue pour aligner les actions.

En résumé :

Le point positif est que les équipes sont prêtes à se mobiliser. Apprenez à leur redonner de l’autonomie en ne répondant pas à leur place. Osez les mettre en avant en leur donnant des ailes pour mettre en place les solutions qui rendraient leurs activités plus confortables.

Je n’ai pas de solution miracle, je sais juste que vos équipes, elles, en ont.

Merci de votre attention.

Ce courriel est resté lettre morte. Les valeurs de bienveillance et de soutien sont affichées mais elles heurtent le pouvoir de commander. La fragilité des équipes renforcent le côté directif des managers car cela donne un cadre clair à l’action.

Le fameux équilibre et surtout la séparation entre vie personnelle et vie professionnelle ont été pour le moins perturbés lors de la période de confinement, et ensuite avec le maintien partiel ou total du travail à distance.
Notamment celles et ceux qui ont des temps et conditions de transport pénibles pour se rendre sur leurs lieux de travail voient un réel avantage, y compris financier, à travailler à distance. L’expérience du travail à distance a été un révélateur de la possibilité de l’organiser. Dans beaucoup de métiers et d’entreprises il a été constaté que non seulement la productivité ne baissait pas, mais que dans plusieurs cas, les décisions se prenaient plus vite et mieux.
Bien sûr il y a eu des cas pour lesquels le travail à distance n’a pas été et n’est toujours pas un long fleuve tranquille : connexions difficiles ou instables, espace et outils de travail inadaptés

Qu’est-ce qui a le plus changé ?

 Les réunions, dans leur nombre et leur durée, mais aussi dans leur efficacité.
 Les discussions de couloir, la baisse de l’audience de radio-moquette.
 Le contrôle par la présence.
 Paradoxalement, pour beaucoup, moins de mails et de SMS.
 Les relations et en particulier celles entre managers et managés, qui ont dû se renouveler, car en « distanciel » la relation est évidement différente du présentiel.
 Le rapport au temps et aux horaires.
 Les rythmes de travail.
 L’écoute et le dialogue.
 L’évidence du besoin de bien se comprendre pour travailler ensemble.
 La confiance
 Les gains de temps par élimination des temps perdus en « vétilles de bureau » .

De fait et encore paradoxalement, le travail à distance a rapproché beaucoup de personnes. La distance crée des liens que la présence ignore et efface des inconforts que la présence augmente.

À l’ère des systèmes IA, les managers doivent trancher

Les organisations cherchent depuis longtemps à gagner en autonomie, en collaboration et en capacité d’adaptation. Pourtant, leurs modes de fonctionnement continuent parfois à produire les effets inverses : multiplication des validations, dilution des responsabilités, ralentissement des arbitrages ou retour au contrôle.

À l’ère de l’intelligence artificielle, et plus encore des agents IA capables de recommander, prioriser ou d’engager certaines actions, cette tension prend une nouvelle dimension. Donner de l’autonomie ne suffit plus : il faut déterminer qui — de l’humain ou de la machine — peut décider de quoi, dans quelles limites et sous quelle responsabilité.

Le manager doit alors trancher. Non pas nécessairement décider de tout, mais rendre explicites les espaces de décision : ce qui peut être délégué à une équipe, confié à un système, soumis à validation ou remonté pour arbitrage.

Cette question prolonge directement les résistances que j’évoquais dans cet article. Elle a constitué l’un des fils conducteurs du chantier 2026 « « Décider, livrer et gouverner à l’ère de l’IA » : Cette question prolonge directement les résistances que j’évoquais dans cet article. Elle a constitué l’un des fils conducteurs du chantier 2026 « Décider, livrer et gouverner à l’ère de l’IA » : comment conserver la capacité de décider et d’agir lorsque humains, organisations et systèmes d’IA participent désormais à un même système de décision ?

La question n’est donc plus seulement « qui décide ? », mais comment se répartissent l’autorité, la responsabilité et la capacité d’action tout au long de la décision.

Trois pistes à explorer pour faire face à un monde en crise

Manager différemment va permettre aux managers d’expérimenter de nouvelles voix. Voici trois pistes pour vous aider à prendre ce cap.

Piste #1 Créer un environnement favorable

La psychologie et la compréhension du comportement humain sont des atouts indéniables pour créer un environnement favorable à l’éclosion de nouveaux modes de production. Cela facilite l’émergence d’une organisation qui s’affranchit des normes et des procédures, pour favoriser la prise de décision rapide, à l’analyse d’une situation complexe dans des délais courts, à résoudre un problème mal posé, à se servir d’une information ambiguë ou incomplète, et bien sûr à gérer avec succès une situation inédite.

Les neurosciences (Arthur Koestler, David Eagleman, Michael Ray, Antonio Damasio…) apportent un fondement scientifique évolutif mais incontestable au rôle de l’intuition dans la création de valeur. Elle libère la créativité par la levée des connexions habituelles ou des contrôles intellectuels et par le glissement vers un équilibre mental plus primitif. Un déclic fulgurant permet au cerveau de tirer des informations à notre insu et donne accès à des éléments inaccessibles par la pensée rationnelle ou déductive. Nos cinq sens construisent notre réalité, l’intuition est un sixième sens, dominé par le subconscient, qui nous ouvre les yeux comme une boussole et qui n’est pas moins valide ni plus faillible que les cinq autres.

RESTE dans mon livre est une proposition pour cheminer et construire cet environnement favorable, à l’éclosion de l’intelligence collective, nous devons Ralentir, Ecouter, Soutenir, Transformer, Evoluer- RESTE

Manager autrement  RESTE Ralentir Ecouter Supporter Transformer Evoluer
RESTE- un cheminement pour manager différemment

Ecouter par Jacques Salomé

Quand je te demande de m’écouter et que tu commences à me donner des conseils, je ne me sens pas entendu.
Quand je te demande de m’écouter et que tu me poses des questions, quand tu argumentes, quand tu tentes de m’expliquer ce que je ressens ou devrais pas ressentir, je me sens agressé.
Quand je te demande de m’écouter et que tu t’empares de ce que je dis pour tenter de résoudre ce que tu crois être mon problème, aussi étrange que cela puisse paraître, je me sens encore plus en perdition.
Quand je te demande ton écoute, je te demande d’être là, au présent, dans cet instant si fragile où je me cherche dans une parole parfois maladroite, inquiétante, injuste ou chaotique. J’ai besoin de ton oreille, de ta tolérance, de ta patience pour me dire au plus difficile ou au plus léger.
Oui. Simplement m’écouter… sans excuse ou accusation, sans dépossession de ma parole.
Écoute, écoute-moi. Tout ce que je te demande, c’est de m’écouter. Au plus proche de moi. Simplement accueillir ce que je tente de te dire, ce que j’essaie de me dire. Ne m’interromps pas dans mon murmure, n’aie pas peur de mes tâtonnements ou de mes imprécations. Mes contradictions comme mes accusations, aussi injustes soient-elles, sont importantes pour moi.
Par ton écoute je tente de dire ma différence, j’essaie de me faire entendre surtout de moi-même. J’accède ainsi à une parole propre, celle dont j’ai longtemps été dépossédé.
Oh! non je n’ai pas besoin de conseils. Je peux agir par moi-même et aussi me tromper. Je ne suis pas impuissant, parfois démuni, découragé, hésitant, pas toujours impotent.
Si tu veux faire pour moi, tu contribues à ma peur, tu accentues mon inadéquation et peux être renforce ma dépendance.
Quand je me sens écouté, je peux enfin m’entendre.
Quand je me sens écouté, je peux rentrer en reliance. Établir des ponts, des passerelles incertaines entre mon histoire et mes histoires. Relier des événements, des situations, des rencontres ou des émotions pour en faire la trame de mes interrogations. Pour tisser ainsi l’écoute de ma vie.
Oui ton écoute est passionnante. S’il te plaît écoute et entends-moi.
Et si tu veux parler à ton tour, attends juste un instant que je puisse terminer et je t’écouterai à mon tour, mieux, surtout si je me suis senti entendu…
Attribué à Jacques SALOME

Piste #2 co-développer

Le co-développement consiste à donner à chacun l’opportunité d’exprimer ses idées, de les confronter au regard de ses pairs et d’être accompagné dans leur mise en œuvre. Tour à tour, chacun peut devenir acteur, concepteur, promoteur ou réalisateur d’une initiative.

Cette pratique contribue ainsi à construire, pas à pas, une organisation réflexive, capable d’apprendre de ses propres expériences et de confronter plusieurs points de vue avant de décider et d’agir.

Les communautés de pratique offrent le cadre idéal pour communiquer de manière plus large, favoriser l’apprentissage collectif et bénéficier de l’expérience de ses pairs. Elles sont au cœur des phénomènes de croissance que certains appellent l’intelligence collective (BALMISSE). Mais elles permettent également d’avoir d’autres bénéfices, Jean-Yves PRAX ( Jean-Yves Prax, Le Manuel du Knowledge Management, Dunod, 2019) les a regroupés dans un tableau avec les bénéfices court terme et les bénéfices long terme pour l’entreprise et pour le collaborateur/manager. Nous vous partageons ce tableau :

 Valeurs court termeValeurs long terme
Bénéfice entreprise-Accroit la productivité-Lieu de résolution des problèmes, de réponses aux questions et d’optimisation des décisions-Ressources pour la mise en œuvre de stratégies-Favorise la synergie et la transversalité entre les structures-Encourage la prise de risque-Accroît la position concurrentielle-Capacité à exécuter un plan stratégique-Capacité accrue à répondre au client-Pérennise les talents-Capacité à lancer des nouveaux projets-Forum de benchmarking-Alliance stratégique basée sur la compétence-Anticipation des développements technologiques ou marchés
Bénéfice salarié-Optimise la relation de connaissance/travail-Donne de la perspective aux problèmes quotidiens-Accroît la confiance dans sa propre façon de faire-Plaisir de partage avec des collègues-Sentiment d’être reconnu-Donne du sens à l’action-Contribue au développement personnel-Plateforme pour développer les compétences et l’expertise-Réseau pour rester en veille sur un domaine-Permet de développer une réputation professionnelle-Employabilité-Identité

Quoi de plus efficace, pour apprendre à gérer des situations difficiles, que de partager avec des pairs confrontés à des situations de même type ? Plus qu’un long chapitre théorique sur la gestion des conflits, des incidents ou des projets en entreprise, l’échange autour d’actions très concrètes est parfois beaucoup plus efficace.

Cet apprentissage sera d’autant plus fort si, à la séance suivante, l’un des participants fait un retour sur ce qu’il ou elle aura mis en pratique depuis la dernière rencontre : un participant aura expérimenté une nouvelle approche, mais tous les autres auront appris en même temps que lui ou elle.

Enfin, l’échange entre pairs confère une certaine légitimité à la parole, car elle est portée par une personne qui vit les mêmes réalités de terrain que nous.

L’apprentissage entre pairs ne s’improvise pas

Même si l’idée est assez simple, la mise en pratique de l’apprentissage entre pairs nécessite le respect de certaines règles :

​- Formez un groupe de pairs : identifiez des personnes qui souhaitent échanger avec des pairs, pour partager des connaissances et apprendre des autres. Il est important que les membres du groupe soient motivés, confrontées à des problématiques ou à des responsabilités suffisamment proches pour que l’échange d’expériences soit pertinent dans l’entreprise et prêts à se rendre disponibles dans la durée. Par ailleurs, nous vous recommandons de limiter le nombre de participants à six personnes pour assurer la bonne dynamique de l’échange.

​- Identifiez un animateur : pas toujours simple de s’improviser animateur d’une séance d’apprentissage entre pairs. Et pourtant il est essentiel qu’une personne soit garante du cadre et du tempo. Peut être que dans un premier temps vous pouvez faire appel à un facilitateur externe, puis progressivement chaque membre du groupe prendra le relais.

– Créez un moment de rencontre et choisir un lieu : ne choisissez pas le lieu au hasard, trouvez un cadre informel qui permettra de libérer la parole. De même, veillez à placer les participants en cercle comme dans une conversation. Cette disposition permettra à chacun d’être à une place égale, de se faire face et de se sentir à l’aise pour s’exprimer.

– Choisissez un sujet : le choix des sujets fera toute la différence, il vous faut une thématique (préoccupation, problème) qui intéresse tout le groupe, qui soit actuelle et réelle. 

  • elle peut être très précise : étude d’un cas, où chacun donnera des suggestions pour résoudre le problème
  • ou au contraire plus générique : retours d’expériences ratées ou réussies, inspiration pour le futur, où chacun donnera sa vision du sujet

– Animez la séance : il faut proposer des règles simples de temps et de structure afin de garantir l’efficacité des échanges. Déterminez une durée (5/10/20 minutes) dont chacun disposera pour partager une connaissance (expertise, retour d’expérience, inspiration, challenge). Veillez à respecter le temps et le rôle de chacun. Avec une durée limitée, les participants sont amenés à aller à l’essentiel, ainsi, tous contribuent de manière égale aux échanges et c’est bien là tout l’intérêt ! Les plus à l’aise dans la parole devront synthétiser leurs idées, les plus discrets pourront se faire entendre.

– Ne négligez pas la conclusion : pensez à bien dédier un temps où chacun partagera ce qu’il souhaite mettre en œuvre suite à cette rencontre. En effet, le but de ces échanges est bien de changer la manière de faire les choses et la manière de les percevoir.

Dans les entreprises très hiérarchisées, organisées en silos, avec une forte compétition entre les différents départements, il peut parfois être compliqué de mettre en place des échanges entre pairs. En effet, le manque d’esprit d’équipe et la peur du jugement peuvent être des freins tout à fait légitimes. Un bon moyen de contourner cet obstacle est d’organiser des échanges avec des managers qui ne sont pas dans votre périmètre direct, des managers avec lesquels il n’y a pas d’enjeux. ​​

Pour établir les bases d’une organisation collective et co-développer avec son équipe, le manager doit accepter de ne pas concentrer systématiquement la réponse et la décision. Il conserve une responsabilité et une autorité, mais crée les conditions permettant à d’autres points de vue, expériences et solutions d’émerger.

Pour cela, manager différemment nécessite de :

1- Comprendre que lorsque les relations et les situations changent, il est nécessaire de faire évoluer les approches.

2- Intégrer les évolutions sociologiques et culturelles plutôt que de s’enfermer dans sa citadelle.

3- Tordre le cou aux stéréotypes managériaux du passé et du présent, en premier lieu aux expressions commençant par « Les jeunes, à présent, ne… » ou « Les nouvelles générations… ».

4- Maîtriser les bases du management diplomatique et les appliquer. Le management diplomatique est à l’opposé du management martial. Ce dernier a eu ses heures de gloire, notamment à travers les discours guerriers face à la concurrence.

Le management diplomatique inclut l’art de la concertation, l’art de la décision, l’art de la considération et l’art de la maîtrise du temps et des rythmes.

Le « manager diplomatique » développe une approche de leader, d’éclaireur, de conseiller et de stratège. Il sait que l’autorité ne tient pas seulement à la position occupée : elle dépend aussi de celle que les autres lui reconnaissent et lui accordent.

Il sait enfin que la patience est la clé de l’urgence.

Piste #3 Prendre le temps

Piste #3 — Prendre le temps

Prendre le temps peut sembler paradoxal dans des organisations qui cherchent constamment à accélérer. Pourtant, ralentir ne signifie pas renoncer à agir ou décider moins vite.

Il s’agit de se donner le temps nécessaire pour observer une situation, écouter ses sensations et ses intuitions, confronter différents points de vue, questionner une information ou simplement laisser émerger une autre manière de comprendre le problème.

Dans un environnement complexe, la vitesse d’exécution ne garantit pas la qualité de la décision. Quelques instants consacrés à comprendre ce qui se joue peuvent parfois éviter des validations successives, des corrections tardives ou des actions engagées dans une mauvaise direction.

Prendre le temps, c’est aussi accepter que toute décision ne ferme pas nécessairement les possibles. Une décision peut faire émerger une information nouvelle, modifier notre compréhension de la situation et améliorer la décision suivante.

Manager différemment, c’est donc aussi savoir quand accélérer, quand ralentir et quand créer l’espace nécessaire pour comprendre avant d’agir.Faire émerger et réhabiliter l’intuition nécessite de prendre le temps : méditer, écouter ses sensations, accueillir ses émotions, apprendre le calme, ralentir et même s’amuser… Autant dire un luxe que peu d’organisations sont encore prêtes à offrir à leurs salariés.

Le management intuitif invite pourtant à reconsidérer la place de l’intuition dans nos pratiques managériales et à explorer d’autres manières d’appréhender les situations complexes.

Prendre le temps peut sembler paradoxal dans des organisations qui cherchent constamment à accélérer. Pourtant, ralentir ne signifie pas renoncer à agir ou décider moins vite. Il s’agit de se donner le temps nécessaire pour observer une situation, confronter différents points de vue, questionner une information ou laisser émerger une autre manière de comprendre le problème.

Dans un environnement complexe, la vitesse d’exécution ne garantit pas la qualité de la décision. Quelques instants consacrés à comprendre ce qui se joue peuvent parfois éviter des validations successives, des corrections tardives ou des actions engagées dans une mauvaise direction.

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Manager différemment, c’est accepter de remettre en question sa posture, ses pratiques et parfois les règles mêmes de l’organisation.

Créer un environnement favorable, co-développer et prendre le temps ne constituent pas une méthode à appliquer. Ce sont trois pistes pour mieux comprendre les situations auxquelles nous sommes confrontés, permettre à chacun de contribuer aux décisions et préserver une capacité collective à agir.

Dans un monde en crise, interdépendant et désormais traversé par l’intelligence artificielle, manager différemment reste moins une destination qu’une capacité à continuer d’évoluer.